Le Tournoi de Chauvency Jacques Bretel 1285

Une joute

Le lundi, Millet de Thil se mesure face à Ferri de Sierck, tous deux s'arrachant, lors du choc, les casques dans le feu de l'action.

Et quant de pres s'entraprochierent
Li uns sor l'autre deschargerent
Aussiment com pour tout confondre
Des lances oïssiez respondre
Les grans escrois et les grant glas
Et les tronsons et les esclas
Volent amont devers les nues
Et les testes demorent nues
Si c'on lez pot de plain veoir
Qui lez cognut si pot savoir
Qui fut Miles qui fut Ferris
Se de son sen ne fu maris
Et quand tout près ils s'approchèrent,
L'un contre l'autre ils se chargèrent
Comme s'ils allaient tout descendre !
Fallait des lances entendre rendre
Le grand bruit et le grand fracas !
Et les tronçons et les éclats
Volent et s'élèvent vers les nues
Et les têtes en demeurent nues
Et sans obstacle on peut les voir,
Et qui les connaît peut savoir
Qui est Millet, qui est Ferri,
À moins d'avoir perdu l'esprit !













Après une danse

Au bal du mardi soir, Bretel remarque Jeanne d'Avillers au bras de Renaud de Trie. Après nous avoir présenté cette gracieuse cavalière et son chevalier servant, qui, tous deux ont chanté, voici les réflexions qu'il fait à propos de ce joli couple.

En mon cuer pansai ce me samble
Dont avenez vos bien ensamble
Trestuit ont respondu la dame
Et par la foi que je doi m'arme
Chascuns la deveroit amer
Qu'en li ne sai rienz a blasmer
Et qui ne set se je di voir
Legierement le puet savoir
S'il est cortois et afaitiez
Toust sera de li acointiez
En mon cœur pensai-je : "Il me semble
Que vous allez donc bien ensemble !"
Tous ont fait chorus à la dame.
Et, ma foi, je jure, sur mon âme,
Que chacun la devrait aimer :
Rien ne vois-je en elle à blâmer !
Et qui ne sait si je dis vrai,
Peut le savoir à peu de frais :
S'il est courtois et délié
Vite à elle il sera lié.











Le tournoi

Dans la mêlée du jeudi après-midi, chacun essaie de se distinguer par des coups d'éclat. Ici les équipes de Renaud de Trie et de Henri de Luxembourg sont aux prises : échanges de coups sur les casques et sur les nasaux. Dans la confusion du combat, chacun tente de récupérer des chevaux, choisissant les plus belles montures à présent sans maître, pour se faire le meilleur butin possible.

La ou li dui vassal se virent
De desfendre trop bel s'atirent
Et se donent mervillous cous
Seur bras sour testes et sour cous
Les hiaumes font cler retentir
Degorgener et desmentir
Si pres se vont que des poumiaus
Se fierent parmi les nassiaus
Apres les cous as bras s'enbrassent
Parmi les hiaumes s'entrelassent
Tirent et saichent et enversent
Si que bien pou qu'il ne reversent
Et quant il puent eschaper
Au brans d'arcier se vont fraper
Grans cous pesans desmesurez
Deseur les hiaumes azués
La veïssiez tournoi fremir
Les uns les autres escremir
Couper visaiges resnes routes
Chascier fuïr parmi les routes
Chevaus tollir et chevaus perdre
Cestui laissier et l'autre aerdre
Lorsque nos deux héros se virent,
Vraiment bien en garde ils se mirent,
Et se donnent de prodigieux coups
Sur les bras, la tête et le cou,
Frappant les heaumes retentissants,
Les défonçant et les faussant,
Si près s'approchent que des pommeaux
Ils se martèlent en pleins nasaux.
Après les coups, des bras s'enlacent,
Prenant les heaumes, ils s'entrelacent,
Ils tirent, se traînent et se bousculent,
Presque à la renverse ils basculent,
Et quand ils peuvent s'échapper,
D'épées d'acier se vont frapper
Grands coups pesants, démesurés,
Dessus les heaumes azurés.
Fallait voir la mêlée grouiller,
De part et d'autre ferrailler,
Couper visages, rênes brisées,
Fuir dans les troupes, s'y pourchasser,
Perdre cheval, cheval ravir,
Négliger l'un, l'autre saisir.